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Le chat sauvage des îles Pétalii par Nikos Xydakis


Voici l'article de Nikos Xydakis, publié le 2 avril 2006, dans le journal Kathimerini et traduit par Catherine Daniélidès:

Le chat sauvage des îles Pétalii

À Péris

         Ils mangeaient, entourés de dessins. Chevreau cuit en terrine avec un grand cru de Némée. La vieille demeure athénienne à deux étages, sur le versant d’une ancienne colline, enveloppait les hommes dans le silence d’un après-midi nonchalant, elle enveloppait leurs paroles légères, leurs œuvres, la poussière des jours et la douceur de se retrouver entre amis.

            Saints, bêtes sauvages, constructions en pierres, personnages, télévisions et automobiles, plants de basilic frisé, ocres et argiles rouges, cendres et indigos, papier et bois ressuscitent, sortent de leurs cadres et nagent parmi les récits et les verres qu’on entrechoque pour trinquer. Ils mangent, ils sont heureux et se souviennent. C’est le printemps et on est en Attique.

            Le propriétaire des lieux évoque sa rencontre avec le Chat sauvage des îles Pétalii. Il se reposait à l’ombre, l’après-midi, il écoutait chanter l’été avec ses crissements et les stridulations des cigales. Soudain, le voici : il approche sans bruit, fier, il examine l’intrus qui l’a dérangé. Tout doucement, pour ne pas le faire fuir, notre homme ouvre une boîte de sardines et la dépose à l’écart. Il se retourne pour voir le Chat sauvage : il a disparu… Il avait fait un détour pour venir par derrière. Il s’est approché de la boîte de conserve, il a mangé la sardine et a disparu comme il était venu. Depuis, il venait seulement la nuit, prenait le régal qui lui était offert, du poisson en conserve, du pain trempé dans l’huile, et se perdait dans l’obscurité. Un vrai sauvage, vous dis-je, indépendant et solitaire, pas de ces chats tout apeurés qui errent abandonnés.

            Voici donc que notre chat sauvage visite une maison athénienne, en passant par des autoroutes, des péages, des centres drive in, des boulevards et des carrefours. Il passe dans la conversation, et communique aux hommes le frisson de la terre qu’il porte en lui, il les aide à vivre en plein accord dans le mythe et la réconciliation. Ainsi, les peintures qui entourent les convives prennent chair et sens ; ce sont, avons-nous dit, des saints, des bêtes sauvages, des constructions en pierres, des plants de basilic frisé, des ornements, avec des automobiles et des télévisions, avec des écritures. Pour s’accorder les unes avec les autres, les œuvres ont besoin qu’on raconte des histoires.

            Le maître de maison raconte encore d’autres histoires. Il conte en peu de mots, il dépeint personnages et actions, il évalue les sentiments. Après le Chat sauvage des îles Pétalii, c’est au tour des hommes : eux aussi sont étranges, forts, vagabonds en Europe, formés pour des prouesses désintéressées, pour des épreuves dont la fin est heureuse. Des mondes oubliés, bien que proches, arrivent à table avec le vin rouge et le halva. Le grand-père concasse des pois chiches dans le mortier, il y mélange du sucre, des clous de girofle et de la cannelle. La moindre chose prend de l’importance. Les hommes parlent des hommes.

            Je vois la scène : le repas au milieu des peintures et des histoires. Art de raconter, art de vivre. Les peintures du maître de maison sont d’incessantes invitations à l’art de vivre. L’œuvre qu’on célèbre là-bas est exactement celle que décrit le philosophe Merleau-Ponty : le peintre se fond dans le monde, il ne fait qu’un avec lui. En même temps que l’artiste, guide et chaman, stalker, ses interlocuteurs sont emportés eux aussi par l’inspiration de l’évènement, et eux aussi ne font plus qu’un avec le monde.  

            La pièce au plafond haut gère tout cela, elle enlace tout chaleureusement dans ses bras : le Chat sauvage, la torpeur dans les îles Pétalii, la fraîcheur de la nuit, le Karaghioz de Pétralona, l’argile rouge du mont Pentélique, le vin du cépage Saint-Georges de Némée, au-dehors Athènes qui bruisse discrètement, un Gargantua bulgare, des espèces de chiens de berger au cœur de l’Europe, une photographie d’Emmanuel Lampakis en Eubée, une église d’Égine, Matisse, Braque, Photis Kontoglou, Alexandre Papadiamantis, l’aura du grand-père Anastase depuis Constanza jusqu’aux fonderies du Pirée, les prières de Madalena, les cloches sonnant l’angélus aux vêpres… Une pièce peut contenir tant de choses…

            Plus tard, on a demandé au peintre de parler de ses tableaux au public. Il n’a pas pu. Il a prétexté « qu’il s’était donné beaucoup de mal chez l’encadreur », la batterie de son téléphone portable était morte, il était très occupé… Il n’avait rien à dire, comme ça, aussi sec. Est-ce que la peinture est faite pour qu’on en  parle ? Et autres raisons de ce genre. Comment faire comprendre à tous les naïfs qui n’y connaissent rien la douleur du monde, qui transperce le « cœur poignardé d’une colombe[1] » ?

            Je rentre chez moi épuisé mais léger. Quand on veut voir l’art, il apparaît quand on est prêt, dans l’insouciance. Comme la vie. « Vierge, les tourments de la vie m’ont cerné de tous côtés, comme les abeilles tournent autour des rayons de miel…[2] »

                                                                                                 Nikos Xydakis

                                                                                                  Journal Kathimérini, 2 avril 2006       

       



[1] Extrait d’un poème de Georges Koropoulis.

[2] Début d’un tropaire du Canon de la Paraclisis en l’honneur de la Vierge, chanté le 15 août dans la liturgie orthodoxe.

     

 

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